Urbanisme et souci du bien
public avant 1789
Si le bien
public préside en principe aux opérations d’urbanisme, nous savons bien que
celles-ci servent aussi à favoriser une évolution électorale et parfois à
l’inavouable. Quant aux tiers, malheur à la petite entreprise qui s’en trouve
ruinée, ou au particulier dont la maison est gravement dévalorisée ; ils
ne seront dédommagés qu'en cas d'expropriation.
Mais qu’en
était il sous l’ancien régime ? Pour y répondre, nous évoquerons
l’opération d’urbanisme qui fait encore aujourd’hui la gloire de
Bordeaux : La place de la bourse et les quais.
*
La renaissance
n’avait pas changé grand chose à la façade de Bordeaux sur la Garonne. La ville
était toujours repliée derrière ses remparts, et les berges vouées aux anguilles
et aux immondices. Elle commença à s’ouvrir au 17ième siècle avec
quelques aménagements et l’autorisation donnée à des petits commerçants
d’implanter des « choppes » de bois adossées aux remparts, et donnant
ainsi naissance à ce que sera plus tard sera la fameuse échoppe bordelaise.
De nombreuses
cités étaient dans cet état de conservatisme quand il fut décidé au XVIII ième
siècle de marquer l’unité du royaume et la paix retrouvée après les frondes,
par l’ouverture des villes au delà de leurs vieux remparts, et la création de
places royales.
Après quelques
décennies de tergiversations des jurats de Bordeaux autour d’un projet
d’érection d’une statue équestre du roi sur une place aménagée devant le
fleuve, c’est en 1700 que Sylvestre de Dufort eu l’idée du premier projet, et
dont on trouve la trace dans une requête au Roi dont les termes laisseraient
songeur un lecteur actuel du Canard Enchaîné : « estant toujours
rempli du désir de faire quelque chose qui puisse être agréable à sa majesté,
il a cherché les moyens de faire un embellissement à la ville de Bordeaux qui
la rendra l’une des plus belle ville d’Europe sans qu’il en coûte rien aux
particuliers »… . Son idée était d’utiliser les berges pour
réaliser un lotissement à charge pour les acquéreurs de construire des façades
conformes à un cahier des charges, le bénéfice devant permettre de créer une
place royale. Le projet commencera à prendre tournure 25 ans plus tard et non
sans mal sous l’intendant Boucher. On fit alors faire un projet par un architecte,
projet qui fut soumis à un autre, puis à encore un autre. Le parlement de
Bordeaux, les jurats, l’assemblée des trente et des cent-trente intervinrent.
On opposa des problèmes de perspective et la protection du site ainsi que du
port. On échangea force mémoires entre contrôleur général, président du
parlement, jurats, et intendant. On entendit aussi les protestations de
négociants bordelais
Devant les
difficultés, Louis XIV envoya l’un de ses architectes pour trancher les
conflits ‑ Jacques Gabriel -. Ce dernier confirma « il y a
là quelque chose à faire qui soit grand et recommandable à la postérité »
et s’imposa à tous par sa compétence – en matière d’architecture mais aussi
quant aux ports, courants, etc-. Il réalisa trois projets de coûts différents
et le second fut retenu. Pour ne pas imposer la ville, on prévu d’étaler les
travaux en les autofinançant avec la vente des lots.
Malgré toutes
les précautions possibles, on se heurta à des bordelais très jaloux de leur
indépendance, à des requêtes au parlement de Paris, à des incohérences de
comptes découvertes par le contrôleur général, mais tout fut surmonté par notre
grand architecte. Quant à ses honoraires, ils étaient si insuffisants qu’après
avoir refusé un complément non avalisé par le Roi, les jurats voulurent lui
donner 7000 livres de plus. L’intendant écrivit alors au contrôleur général «
L’on est si content des peines qu’il a pris qu’on luy aurait offert davantage
s’il l’avoit demandé » Le Roi autorisa ce paiement mais Gabriel
répondit : « Je vous rends très humbles grâces, du règlement que
vous avez fait pour voyage de l’année dernière. Mon esprit n’est pas d’excéder
les provinces pour lesquelles le Conseil m’employe. Je suis toujours content
quand je puis travailler au grès des parties intéressées. Je vous supplie de me
faire garder cet argent à BORDEAUX. Je n’en ai pas besoin ».
Les marchés
étaient âprement discutés, contrôlés par les jurats, et passés devant notaire.
Les entrepreneurs soupçonnés de collusion avec les jurats étaient écartés.
Point de faux-fuyants et manœuvres pour de pas dédommager équitablement les
propriétaires des échoppes y compris même ceux qui avaient outrepassé leur
droits en construisant des maisons en pierre à leur place ;tout était payé
à dire d’expert avec un grand souci de ne porter aucun préjudice. On accordait
la plus grande importance à la protection des petits commerces en échoppe, le
seul fait qu’ils se retrouvent moins bien placés étant pris considération On
n’hésitera pas à revoir telle ou telle une partie du projet quand le bien
public avait été mal apprécié, et c’est ainsi que la conception de la bourse et
du tribunal consulaire ne fut définitive qu’en 1744 alors que l’hôtel des
douanes était construit depuis plusieurs années.
L’ensemble fut
terminé en 1755 par Ange Jacques Gabriel, le fils de Jacques Gabriel, à
l’exception de la statue équestre du Roi dont on aurait du mal à comprendre
l’importance dans le cœur des gens, et qui fut terminée plus tard ; Tourny
avait succédé à Boucher..
Longtemps la
place royale et son champ de foire, fut le centre de Bordeaux, le lieu ou se
traitaient les affaires, et ou on prenait plaisir à venir voir la rentrée des
bateaux.
*
En 1792, les
révolutionnaires firent fondre la statue de Louis XV – chef d’œuvre du
sculpteur Lemoyne‑, selon eux « élevée à l’orgueil, au préjugé , et
à la tyrannie »…